
Elle a commencé derrière la table, carte en main, comme croupière dans un casino de Las Vegas. Elle a fini de l’autre côté, à battre la banque à son propre jeu. Gina Fiore, que l’ancien joueur professionnel Steve Forte décrit comme l’une des joueuses « à avantage » les plus talentueuses de sa génération, publie ses mémoires. Advantage Player: A Memoir of Blackjack, Backrooms, and Beginnings est sorti le 27 octobre 2026 aux États-Unis, chez Gillian Flynn Books, la collection de la romancière chez l’éditeur Zando.
Le jour même, le Las Vegas Review-Journal lui consacrait un portrait sous un titre sans détour : « Las Vegas gambler beat casinos out of $15M. Now she’s telling her story ». Quinze millions de dollars pris aux casinos, selon le chiffre mis en avant par le quotidien. Un montant qu’il faut lire comme le bilan revendiqué d’une carrière, pas comme un chiffre vérifié de façon indépendante.
De la table du croupier au siège du joueur
L’éditeur résume le parcours. Une enfance marquée par l’instabilité financière de la famille : expulsions à répétition, vie à l’hôtel, créanciers à tenir à distance avec un texte appris par cœur. Après avoir quitté l’université, Gina Fiore apprend à distribuer le blackjack auprès de sa mère, puis décroche son premier poste de croupière dans un casino de Las Vegas.
C’est là, raconte le livre, qu’elle remarque que certains joueurs gagnent grâce à la compétence et non à la chance. Elle veut comprendre comment. Elle apprend seule à compter les cartes, puis passe à des techniques plus pointues : le hole-carding et l’edge sorting. Elle finit par monter sa propre équipe de joueurs.
Le hole-carding, ou l’art de voir la carte cachée
Le comptage de cartes reste la méthode la plus connue pour jouer « avec un avantage ». Il demande de suivre mentalement les cartes déjà sorties du sabot. Gina Fiore s’est surtout appuyée sur autre chose, explique la critique de Kirkus Reviews : certains croupiers cachent moins bien que d’autres leur carte face cachée.
Dans le livre, elle l’explique ainsi : la carte cachée doit rester invisible jusqu’à ce que tous les joueurs aient joué leur main, mais une lectrice de carte cachée peut la voir avant qu’elle soit retournée. Et quand on connaît cette carte, conclut-elle, ce n’est plus la maison qui a l’avantage, c’est la joueuse.
Pour un joueur de blackjack, la portée est évidente. Toute la stratégie de base repose sur une incertitude : on décide de tirer, de rester ou de doubler sans connaître la seconde carte du croupier. La lever, c’est renverser l’équation du jeu.
Légal, mais pas toléré
Ni le comptage de cartes ni la lecture de la carte cachée ne sont illégaux, rappelle Kirkus. Les casinos, eux, ne les acceptent pas. L’éditeur décrit une joueuse et son équipe sous la menace permanente d’être poursuivies, malmenées et retenues dans des arrière-salles par des employés de casino ou par les forces de l’ordre. D’où le « backrooms » du sous-titre.
Kirkus parle d’une carrière passée à marcher sur deux lignes à la fois : entre addiction et professionnalisme, entre légalité et illégalité. La critique note aussi la part très personnelle du livre, celle d’une femme qui a grandi pauvre, vit avec une maladie psychique chronique, a eu une mère joueuse compulsive, et a trouvé dans les casinos à la fois un refuge et un adversaire.
Un nom gravé dans la jurisprudence américaine
Le détail le plus étonnant de cette histoire ne vient pas d’une table de jeu, mais d’un tribunal. Le nom de Gina Fiore figure sur un arrêt de la Cour suprême des États-Unis, Walden v. Fiore, rendu le 25 février 2014.
Les faits remontent à août 2006. À l’aéroport de San Juan, à Porto Rico, des agents de sécurité trouvent près de 97 000 dollars en espèces sur Gina Fiore et son coéquipier Keith Gipson. Elle explique qu’ils sont joueurs professionnels et qu’ils sortent du casino El San Juan. À l’escale d’Atlanta, un agent rattaché à la DEA, l’agence antidrogue américaine, saisit l’argent. Les fonds leur sont finalement rendus.
Les deux joueurs attaquent ensuite l’agent devant un tribunal fédéral du Nevada. La Cour suprême leur donne tort : un tribunal du Nevada ne peut pas juger un agent pour des actes commis en Géorgie. L’arrêt est devenu, écrit Gina Fiore, un classique des cours de procédure civile de première année en droit, cité des milliers de fois par an dans les litiges sur la compétence territoriale.
Ce qu’un joueur peut en retenir
Le livre, qui compte 288 pages selon sa fiche éditeur, ne se présente pas comme une méthode. C’est un récit. Mais il rappelle une réalité que tout amateur de blackjack devrait garder en tête : l’avantage de la maison n’est pas une fatalité mathématique dans l’absolu, il dépend des conditions de jeu, et les casinos protègent ces conditions avec beaucoup d’énergie.
Pour le joueur ordinaire, la leçon est plus modeste. Les écarts que Gina Fiore a exploités demandent des années d’entraînement, une équipe, et une tolérance au risque, y compris physique et judiciaire, que peu de gens ont. À la table d’un casino comme en ligne, la stratégie de base reste le seul outil accessible à tous pour limiter l’avantage de la banque. Elle ne le supprime pas.
La romancière Gillian Flynn, qui publie le livre dans sa collection, salue sur la fiche de l’éditeur une voix qui mêle récits très personnels sur la santé mentale et savoir d’expert sur le jeu à avantage. L’actrice Riley Keough y voit, elle, une vie « qui semble trop extraordinaire pour être vraie ».